Les conditions de réussite d’une psychothérapie psychanalytique

On peut commencer une thérapie psychanalytique à tout âge, et quel que soit son niveau d’éducation.

Dans un premier temps, la thérapie va permettre au patient de mieux comprendre son histoire passée, de mettre des mots sur des relations, sentiments, idées qui n’avaient pas été formulés auparavant.Dans un deuxième temps, le patient va apporter des  images mentales et éléments psychiques dont certains correspondent aux racines somatiques du psychisme. La bouche est un organe particulièrement concerné par l’enracinement somatique  du psychisme car elle a deux fonctions, l’une liée au corps (manger), l’autre liée à notre vie psychique (parler), fonctions coexistant au même lieu. Ces nouveaux éléments feront émerger une vérité personnelle  imprévue, inédite, souvent différente de l’histoire à laquelle le patient s’attendait … vérité psychique qui remplacera progressivement le symptôme physique.

C’est pourquoi il est nécessaire que le patient ait d’une part un intérêt pour cette recherche de vérité, d’autre part l’aptitude à remettre en cause ses certitudes. Parmi les certitudes qu’il est utile d’abandonner, il y a celle qu’un symptôme corporel impliquerait nécessairement une causalité organique.  Notre corps physique est intimement lié à notre inconscient. La maladie psychosomatique s’enracine non pas dans des champignons ou des bactéries, ni dans un nerf lésé, mais dans l’histoire consciente et inconsciente d’une personne.

Cette aptitude à s’ouvrir à une dimension de soi inconnue peut exister chez des personnes peu instruites ou  des personnes déjà avancées en âge, tout comme elle peut être absente chez des personnes jeunes, ou bien très diplômées.

Ensuite vient l’aptitude, chez l’analysant, à utiliser les découvertes, les « pépites » (je reprends l’expression d’un patient)  que lui aura apportées son analyse, pour modifier sa vision des choses ou bien certains aspects concrets de sa vie. Pour cette dernière option,  il est vrai que notre organisation sociale réduit statistiquement les possibilités de changement au fur et à mesure que l’on avance en âge – mais ce constat n’est que statistique.

La thérapie psychanalytique peut apporter, en plus de la disparition durable du symptôme objet de la demande initiale, des bénéfices plus globaux, qui se manifesteront  par des relations plus satisfaisantes avec les autres et à la réalité, le développement d’une créativité et d’une éthique,  une meilleure capacité à intégrer les changements  et autres « chocs du futur » .

 

Dépressions « normale » et « pathologique »

La psychanalyse nous permet de distinguer deux types de « dépressions »,  l’une que l’on peut qualifier de normale, car résultant d’une maturation achevée du psychisme, et l’autre pathologique, qui peut prendre la forme d’une dépression mentale – se manifestant principalement par des symptômes mentaux –  ou d’une dépression masquée – se manifestant principalement par des symptômes somatiques.

Le sevrage alimentaire du début de la vie  est une première étape de construction de l’aptitude à la séparation psychique, qui se poursuit au moment de « l’angoisse du 8ème mois », ressentie par l’enfant face à un inconnu. Cette angoisse passagère, qui accompagne ce premier travail mental de deuil, est une réaction normale à la perte lorsqu’on parvient à l’accomplir.

Ainsi, l’élaboration mentale de la perte, de la séparation, est une étape normale du développement humain. C’est pourquoi l’on peut parler de « dépression normale » au sens d’une capacité à traverser certains moments de vie difficiles sans tomber malade, physiquement ou psychiquement.

Les dépressions « pathologiques » (dépression mentale ou dépression masquée) sont une réaction anormale à la perte. La dépression masquée résulte d’un court-circuitage du psychisme, sous-tendu par une difficulté à intégrer psychiquement la séparation avec l’autre, le premier « autre » étant la mère qui nourrit et soigne. Elle se traduit principalement par des  symptômes corporels.

Mais les dépressions « pathologiques » sont aussi, paradoxalement, une tentative spontanée de guérison, de relance du processus mental d’élaboration de la séparation, indispensable pour vivre, puisque la vie est indissociable du changement.  La thérapie psychanalytique, adaptée à la spécificité des patients psychosomatiques, leur permet de reprendre et d’achever cette étape de leur développement en leur évitant de subir une angoisse excessive.

Il faut savoir que la prise au long cours d’un traitement psychotrope peut faire obstacle à la réorganisation psychique permise par la psychothérapie psychanalytique, car en effaçant le(s) symptôme(s), les psychotropes effacent aussi chez le patient des éléments profonds et complexes permettant de transformer, grâce à la médiation psychanalytique,  les symptômes invalidants en une  réserve nouvelle d’énergie,  de compréhension, de créativité, d’amour,  pour réorganiser sa vie de manière autonome.

De plus, tant que ces niveaux profonds n’ont pas été atteints, un symptôme psychosomatique pourra être remplacé par un autre…

Psychanalyse et neurosciences

Les neurosciences ont récemment validé la possibilité de l’existence de l’ « inconscient» (1, 2), donnée individuelle dont la traçabilité dépend de l’histoire singulière et unique d’une personne, en continuité avec la « plasticité neuronale » : les connexions entre les neurones sont modifiées par l’apprentissage, qui crée ou reconfigure les connexions neuronales.

Le travail analytique est un apprentissage, à l’aide du processus associatif, de l’histoire inconsciente individuelle, tissée dans l’histoire consciente d’une personne. En atteignant les strates inconscientes individuelles précisément impliquées dans le déclenchement du symptôme, le travail analytique peut entraîner une modification durable du fonctionnement cérébral, de la même façon que les substances biochimiques et autres médicaments.

Un avantage essentiel du travail psychanalytique, c’est qu’il développe l’autonomie de la personne qui l’entreprend, au contraire des psychotropes qui induisent une dépendance dont il est parfois très difficile de sortir.

 

Par C.Demange-Salvage
Psychanalyste-Psychologue clinicienne

(1)  Pierre Magistretti, François Ansermet, Neurosciences etPsychanalyse, 2010, éditions Odile Jacob, p19, p.31
(2)  François Ansermet, Pierre Magistretti, A chacun son cerveau, 2004, éditions Odile Jacob